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Santa Ana fait de Vagío del 62 un cri de naissance, de rage et de libération

Santa Ana fait de Vagío del 62 un cri de naissance, de rage et de libération
  • Publishednovembre 2, 2026

« Vagío del 62 raconte la vie entière d’une femme, de son premier cri à l’instant où elle se libère enfin du poids qu’on lui a appris à porter. Santa Ana transforme ce récit en un album-concept incandescent où rock andalou, flamenco, psychédélisme, riffs massifs et électroniques mouvantes racontent moins une époque qu’un système — et la façon de lui survivre. »

Le titre lui-même contient déjà tout le vertige.

“Vagío”, régionalisme employé dans certaines zones d’Andalousie, peut désigner l’étourdissement qui précède l’évanouissement, mais aussi le premier cri d’un nouveau-né. Santa Ana bâtit tout son premier album sur cette collision : naître et chanceler, commencer et déjà sentir le poids du monde.

Derrière Santa Ana, il y a Marta Franco, compositrice, guitariste et chanteuse originaire de Cabra, en Andalousie. Son parcours possède quelque chose d’un retour longtemps différé. Guitare dès l’enfance, conservatoire, chorale, puis la peur de la scène jusqu’à cette promesse adolescente de ne plus jamais jouer en public. Les études de psychologie ont suivi, avant que la pandémie ne fasse remonter ce que la musique n’avait jamais vraiment cessé d’occuper. Madrid, la composition, la production puis la rencontre avec Santi Aguilera et Marco González de Mucho Mungo ont finalement donné forme à ce disque commencé plusieurs années plus tôt.

On comprend alors pourquoi Vagío del 62 sonne moins comme un premier album que comme une reprise de parole.

« La BIENVENIDA » ouvre le récit avec une ambiguïté presque cruelle. Une bienvenue devrait être chaleureuse. Ici, elle marque surtout l’entrée d’une femme dans un monde déjà structuré avant son arrivée. La naissance n’est pas encore un conflit, mais tout ce qui viendra ensuite semble déjà contenu dans ce premier morceau. Santa Ana installe son personnage comme on ouvre un rideau : le décor social est prêt, les rôles aussi.

« fruto de mis ENTRAÑAS (una nana) » déplace aussitôt le regard vers la mère.

La berceuse n’est pourtant pas totalement protectrice. Elle porte aussi l’avertissement d’une femme qui sait ce que sa fille va devoir affronter. Le morceau prend ainsi la forme d’une transmission paradoxale : tendresse et inquiétude, amour et lucidité. Le soin, thème central de l’album, apparaît dès ce moment comme une force immense mais aussi comme un travail invisible, souvent assigné aux femmes et rarement reconnu.

« NIÑA GRITANDO AL CIELO » brise ensuite cette douceur.

Le titre est presque une image à lui seul : une enfant qui crie vers le ciel. Mais le cri semble déjà politique. Ce n’est plus seulement le son d’une naissance, c’est celui d’une conscience qui comprend progressivement que le monde qui l’entoure ne distribuera pas équitablement les permissions, les fautes ni les libertés.

C’est là que le langage musical de Santa Ana devient particulièrement cohérent.

Le rock andalou des années 70 n’est pas convoqué comme simple référence rétro. Triana, Lole y Manuel, Camarón, El Lebrijano, La Paquera de Jerez ou plus tard Enrique Morente appartiennent à une tradition où le flamenco a cessé d’être considéré comme une matière intouchable pour se confronter au psychédélisme, au rock et à l’électricité. Santa Ana reprend cette logique de friction et l’applique à son propre récit. Cante et distorsion peuvent cohabiter, synthétiseurs et guitare flamenca aussi.

« Rosa y Clavos » pousse cette contradiction dans son titre même.

La rose et les clous : la beauté associée à la douleur, le symbole attendu de la féminité confronté à ce qui blesse. Le morceau s’inscrit parfaitement dans l’idée centrale du disque, celle d’une société qui valorise certaines images de la femme tout en sanctionnant celles qui s’écartent du rôle prévu. Plus la protagoniste affirme sa propre volonté, plus le regard collectif devient pesant.

« sobre su VIENTRE » touche alors au cœur le plus explicitement politique de Vagío del 62.

Le ventre devient territoire. Il ne relève plus seulement du corps intime, mais de la question du droit de décider. Santa Ana inscrit cette autonomie corporelle au milieu d’un récit plus large sur l’autodétermination féminine, et c’est précisément ce qui rend l’album fort : aucun morceau ne semble isolé de ce qui précède. Chaque étape découle de la précédente, comme si la même femme avançait d’une pièce à l’autre dans une maison dont elle finit par comprendre qu’elle peut aussi chercher la sortie.

« LA SENTENCIA » agit comme le point de rupture.

Le mot est brutal : verdict, jugement, décision. Jusqu’ici, les sentences semblaient surtout prononcées contre elle. Le tournant du disque survient lorsque la protagoniste commence enfin à reprendre le droit de juger sa propre situation, de décider pour elle-même, de ne plus accepter comme naturelle la culpabilité imposée de l’extérieur.

La filiation avec les femmes de la génération de la mère de Marta devient ici essentielle.

Vagío del 62 rend hommage à ces femmes de la génération X qui n’ont pas nécessairement été élevées pour être libres, mais qui ont fini par le devenir. Des femmes qui ont pris les rênes de leur existence à l’âge adulte, malgré les injonctions reçues auparavant. Santa Ana ne les idéalise pas comme des héroïnes abstraites : elle observe surtout le prix payé pour devenir propriétaire de sa propre vie.

« Atentamente, ELLA » traduit cette reconquête dans un geste presque administratif.

Une lettre.

La formule est polie, presque froide, mais l’enjeu ne l’est pas. La protagoniste commence à poser des limites. Et dans une société où les femmes ont souvent été récompensées pour leur disponibilité permanente, dire non devient un acte extrêmement bruyant même lorsqu’il est formulé calmement.

« Atentamente, ÉL » agit comme son pendant.

Le changement de point de vue crée une sorte de miroir épistolaire. Après avoir entendu “elle”, on entend “lui”. Cette symétrie empêche l’album de devenir une succession de slogans. Santa Ana s’intéresse aussi aux mécanismes relationnels, aux réponses, aux incompréhensions et à la manière dont un système se rejoue entre individus sans forcément qu’ils en aient pleinement conscience.

« Expiación » arrive alors avec un mot lourd de siècles de religion, de faute et de purification.

Expier suppose qu’une faute existe.

Or tout l’album semble justement questionner cette culpabilité distribuée aux femmes pour des choix qui relèvent de leur liberté. L’expiation devient donc presque ironique : que faudrait-il réellement expier ? Avoir voulu choisir ? Avoir dit non ? Avoir cessé de se sacrifier ?

Santa Ana retourne ce vocabulaire contre sa propre logique.

La musique amplifie ce sentiment de délivrance progressive. Pink Floyd et Derby Motoreta’s Burrito Kachimba apparaissent parmi les références contemporaines les plus évidentes, mais l’album ne se contente jamais d’imiter. Il récupère l’idée du voyage psychédélique, la masse du riff, le cante andalou et l’électronique comme différentes forces dramaturgiques.

« La PARTIDA (réquiem) » ferme enfin l’histoire.

Mais ce requiem n’enterre pas la femme.

Il enterre le fardeau.

C’est probablement l’idée la plus belle du disque. Après avoir passé dix morceaux à suivre une vie encadrée, scrutée, culpabilisée puis progressivement reconquise, Santa Ana refuse de faire de la libération une disparition. Partir ne signifie pas mourir. La protagoniste quitte simplement ce qui n’aurait jamais dû lui appartenir.

Le disque commence donc par un cri de naissance et s’achève par des funérailles.

Entre les deux, une femme apprend à distinguer ce qui relève d’elle et ce qui lui a été transmis de force.

Voilà pourquoi Vagío del 62 possède une puissance qui dépasse largement son concept.

Ce n’est pas seulement un hommage à une génération de femmes.

C’est une manière de dire que certaines naissances prennent toute une vie.

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Written By
Extravafrench

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