« Remon Nakanishi reprend « Sawauchi Jinku » comme on rallume une fête populaire après la pluie : une tradition min’yō vivante, déplacée, réinventée, où la mémoire japonaise cesse d’être un musée pour redevenir un corps en mouvement. »
Remon Nakanishi n’a rien du chanteur qui enfile le folklore comme un costume propre pour rassurer les amateurs d’authenticité. Chez lui, la tradition ne reste pas sagement assise dans une vitrine, avec une étiquette régionale et une poussière noble sur l’épaule. Elle bouge. Elle circule. Elle transpire. Elle peut rire trop fort, mentir un peu, séduire, piquer, calculer, devenir étrange. « Sawauchi Jinku » s’inscrit exactement dans cette vision : non pas conserver le min’yō japonais sous cloche, mais lui rendre sa condition première de chanson populaire, malléable, sociale, prise dans les usages, les fêtes, les voix ordinaires.
Ce qui rend cette reprise passionnante, c’est qu’elle ne traite pas le chant folklorique comme une relique rurale figée. Nakanishi s’intéresse aux formes qui ont vécu dans la bouche des gens, dans les occasions, les rassemblements, les danses, les contextes, bien avant que l’idée même de patrimoine ne vienne les aligner dans des archives. « Sawauchi Jinku » devient alors moins un “cover” qu’une remise en circulation. Le morceau ne regarde pas le passé avec dévotion intimidée ; il le tutoie, le déplace, lui demande ce qu’il peut encore faire au présent.
Produit par Agatha, l’univers de Remon Nakanishi trouve cette élégance rare : assez savant pour connaître la profondeur des matériaux, assez libre pour ne pas les momifier. Les arrangements ouvrent le min’yō vers d’autres climats, d’autres rythmes, d’autres textures, dans une logique qui refuse l’exotisme facile. On sent le travail d’artistes qui savent que la tradition n’est jamais pure au sens stérile du terme : elle est faite de voyages, d’accidents, de voisinages, de réemplois, de corps qui adaptent ce qu’ils reçoivent.
Le parcours de Nakanishi éclaire cette démarche. Depuis l’adolescence, il s’est plongé dans les cultures de performance populaires, les bon odori, les fêtes d’été communautaires, les chants narratifs, les formes marginales, les matériaux anciens difficiles à lire, mais aussi la peinture, la danse contemporaine, les scènes underground. Cette traversée donne à « Sawauchi Jinku » une épaisseur particulière. On n’entend pas un artiste moderne “ajouter une touche folk” à son vocabulaire ; on entend quelqu’un qui a vécu longtemps avec ces formes avant de les faire chanter autrement.
La beauté du morceau tient à ce point d’équilibre : respect et irrévérence, mémoire et transformation, ruralité fantasmée et présent très concret. Remon Nakanishi rappelle que les musiques vernaculaires n’ont jamais été seulement jolies. Elles contiennent le travail, la fatigue, l’humour, la cruauté, la communauté, l’ambiguïté des relations humaines. En les ramenant dans un espace alternatif et contemporain, il ne les trahit pas. Il leur redonne leur instabilité.
« Sawauchi Jinku » est donc une reprise qui respire à rebours du réflexe patrimonial. Elle ne demande pas au folklore d’être sage pour être digne. Elle lui permet d’être vivant, c’est-à-dire traversé, imparfait, contradictoire, dansant. Remon Nakanishi y apparaît comme l’un de ces artistes précieux qui ne sauvent pas les traditions en les immobilisant, mais en les invitant à continuer la fête, ailleurs, autrement, avec les morts, les vivants, les fantômes et les rires dans le même cercle.
Pour découvrir plus de nouveautés du moment, n’hésitez pas à suivre notre Playlist EXTRAVANOW ci-dessous :
