Esso Luxueux décroche à nouveau sur « Téléphone Rose #2 »
- Publishedjuillet 27, 2026
« Esso Luxueux compose “Téléphone Rose #2” comme une ligne privée ouverte après minuit : cinq appels, cinq tensions, et cette élégance trouble qui transforme chaque désir en scène à huis clos. »
Tout commence par un téléphone ancien, de ceux dont le cadran impose de ralentir. Il faut choisir le numéro, tourner le disque, attendre son retour, recommencer. Sur la pochette de « Téléphone Rose #2 », cette mécanique paraît presque anachronique face à une époque où tout doit être immédiat, visible, commenté. Elle raconte pourtant très bien Esso Luxueux : un artiste qui n’a jamais confondu présence et surexposition.
Originaire du 20e arrondissement parisien, Esso a grandi au contact d’une génération devenue centrale dans le rap français, parmi L’Entourage, 1995 ou GrandeVille. Sa proximité durable avec Jazzy Bazz, puis la formation de la Cool Connexion avec EDGE, ont progressivement nourri le statut singulier du rappeur : celui d’une voix familière, reconnaissable en quelques secondes, mais rarement saisissable dans sa totalité. Depuis son arrivée chez Saboteur et la sortie de « Liaisons dangereuses », il précise une œuvre où le luxe reste toujours légèrement taché, où les plaisirs nocturnes traînent derrière eux leur propre gueule de bois.
« Téléphone Rose #2 » prolonge cette dramaturgie en cinq titres brefs, réunis en un peu plus de treize minutes. L’EP ne cherche pas à multiplier les sujets. Il enferme plutôt l’auditeur dans un même continuum de pulsions, de vitesse, de séduction et de désillusion, comme si chaque morceau représentait une nouvelle conversation captée sur la même ligne.
« Power Plant » ouvre le projet avec une image de centrale électrique. Le titre suggère immédiatement la production d’une énergie excessive, indispensable au fonctionnement de tout ce qui suivra. Chez Esso Luxueux, les sentiments ne naissent jamais dans le calme : ils doivent être alimentés, intensifiés, parfois jusqu’à la surchauffe. Cette entrée en matière place le désir du côté de la puissance industrielle, loin de toute vision romantique et fragile. L’amour devient une infrastructure dangereuse, un réseau sous tension dont personne ne vérifie vraiment les branchements.
« Ma Biche » rapproche ensuite la caméra. L’expression pourrait sembler tendre, presque désuète, mais elle prend dans l’univers d’Esso une couleur plus ambiguë. L’affection y côtoie la possession, le charme se mélange à la distance, et la douceur apparente dissimule cette difficulté récurrente à abandonner complètement la posture. Le morceau révèle probablement le paradoxe le plus constant de son écriture : parler aux femmes avec insolence tout en laissant affleurer, sous chaque pique, une vulnérabilité beaucoup moins maîtrisée.
Avec « Letsroll », l’EP cesse de contempler la situation et enclenche le mouvement. Le titre sonne comme un ordre lancé au moment de quitter les lieux, avant que les questions deviennent trop précises. Cette urgence correspond bien à la mythologie d’Esso Luxueux : voitures, virées, décisions prises sans lendemain garanti. La fuite y possède moins la noblesse d’un grand départ que l’efficacité d’un réflexe. Il faut rouler parce que rester obligerait peut-être à répondre.
Le cœur du projet se trouve dans « Sexotel », partagé avec Lala &ce. La rencontre semble évidente tant les deux artistes savent travailler la sensualité par le trouble plutôt que par l’exposition frontale. Le motel du titre devient une zone de transit où les corps se retrouvent sans certitude sur ce qu’ils laisseront derrière eux. Lala &ce apporte sa présence oblique, son phrasé capable de rendre chaque mot simultanément nonchalant et magnétique. Face à elle, Esso ne cherche pas à imposer une domination théâtrale : il entre dans un dialogue de tensions, de rôles et de fantasmes où personne ne semble totalement dupe.
« PSG-Hapoel » referme enfin l’EP sur une référence footballistique volontairement inattendue. Le titre évoque la confrontation, les couleurs, l’appartenance et la dernière action capable de modifier le résultat. Après les centrales, les surnoms amoureux, le départ précipité et les chambres anonymes, Esso replace le récit dans une logique de match : chacun défend son camp, tente sa passe, conserve ses fautes et attend le coup de sifflet. Cette conclusion donne au projet une sortie à la fois ludique et compétitive, fidèle à un rappeur qui préfère souvent détourner l’émotion par une formule plutôt que de la livrer nue.
Musicalement, « Téléphone Rose #2 » navigue entre cloud rap, mélodies nocturnes et productions immersives. Le projet puise autant dans le rap new-yorkais que dans les sonorités du Sud américain ou le R&B de la fin des années 1990, mais aucune de ces références ne prend le dessus. Elles nourrissent une atmosphère lente, luxueuse et légèrement vénéneuse, pensée pour laisser la voix d’Esso occuper les zones intermédiaires entre rap, chant et conversation.
La direction visuelle développée avec Metanoia accompagne parfaitement cette écriture. L’élégance reste visible au premier regard, puis un détail dérange : un reflet trop froid, un objet déplacé, une impression de scène abandonnée quelques secondes avant notre arrivée. L’image du téléphone rotatif résume cette sophistication rétro, séduisante mais presque inquiétante, comme si chaque numéro composé risquait de réveiller une histoire que l’on croyait terminée.
Depuis plus de dix ans, Esso Luxueux cultive une rareté qui n’a rien d’un silence. Ses apparitions auprès de Jazzy Bazz, sur la Saboteur Mixtape ou dans les diffusions éphémères de Mota TV construisent une continuité discrète, fondée sur les affinités et la fidélité plutôt que sur la répétition promotionnelle.
« Téléphone Rose #2 » respecte cette logique. Treize minutes suffisent pour remettre la ligne sous tension, alimenter les sentiments, provoquer le départ, réserver une chambre et jouer la dernière action. Puis Esso raccroche avant que l’on puisse lui demander ce qui, dans tout cela, était réellement sincère.
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