« Gabriel Zingiber érige “Lighthouse” en odyssée de huit minutes trente-sept, où le rock progressif britannique rencontre les syncopes brésiliennes au milieu des guitares renversées, des flûtes, d’un thérémine et d’un chœur gospel à seize voix. »
Le phare ne bouge pas, pourtant tout tourne autour de lui. La mer, le vent, les bateaux, la peur d’arriver trop tard. « Lighthouse » part de cette contradiction pour construire une pièce qui refuse la ligne droite. Gabriel Zingiber y avance par détours, brusques accélérations, éclaircies instrumentales et changements de perspective, comme si chaque section observait le même horizon depuis une côte différente.
À une époque obsédée par la rétention immédiate et les formats raccourcis, le compositeur et producteur installé à Brighton prend huit minutes trente-sept pour développer son idée. Cette durée ne relève pas d’un geste nostalgique ou d’une provocation vide. Elle permet au morceau d’exister comme une véritable architecture, avec ses fondations, ses corridors, ses paliers et ses ouvertures inattendues. « Lighthouse » ne propose pas un refrain prolongé artificiellement : il organise une traversée.
Le single associe le souffle conceptuel du rock progressif britannique des années 1970 à une énergie rythmique issue des racines brésiliennes de Zingiber. Pink Floyd, Led Zeppelin et Yes apparaissent comme des repères évidents dans l’ampleur des formes, le goût des ruptures et la liberté accordée aux instruments. Mais le morceau ne se réduit jamais à une reconstitution érudite. Les syncopes venues du Brésil dérangent l’équilibre attendu, déplacent les appuis et donnent à l’ensemble une mobilité plus charnelle.
Le terme « Brazilian Fusion » indiqué dans le press kit résume assez bien cette circulation. Les influences ne sont pas alignées comme des citations culturelles soigneusement étiquetées. Elles s’interpénètrent. Une pulsation peut évoquer un héritage sud-américain tandis que les guitares ouvrent un paysage psychédélique très britannique ; quelques secondes plus tard, l’orgue Hammond ramène une chaleur terrestre avant que les cordes ne redonnent au morceau sa dimension cinématographique.
Gabriel Zingiber joue ici une quantité impressionnante d’instruments : guitares acoustique, électrique et douze cordes, piano, orgue Hammond, synthétiseurs, basse, harmonica, flûtes traversière et piccolo, thérémine et percussions. Cette accumulation aurait pu conduire à une démonstration de collectionneur. Elle devient au contraire un vocabulaire. Chaque timbre intervient pour modifier la narration, non pour occuper arbitrairement une couche supplémentaire.
Les guitares constituent naturellement l’une des forces motrices du titre. Elles peuvent se montrer massives, presque volcaniques, puis perdre soudain leur poids pour devenir lignes, textures ou mouvements inversés. Les effets de phaser et les guitares renversées introduisent une perception instable, comme si certaines notes remontaient depuis l’avenir plutôt que de se diriger vers lui. Le morceau conserve ainsi une impression de menace douce : même dans ses passages contemplatifs, quelque chose semble préparer le prochain basculement.
Le piano et le Hammond jouent un rôle différent. Ils rappellent l’attention de Zingiber à la composition et à l’arrangement, déjà perceptible sur « Under a Mango Tree » puis sur « Marigold ». Le premier apporte une précision plus intime, presque narrative ; le second ancre le morceau dans une tradition rock plus organique, avec cette chaleur légèrement granuleuse que les claviers numériques peinent souvent à reproduire.
Les flûtes prolongent un fil déjà central dans son univers. Sur « Under a Mango Tree », elles avaient participé à cette rencontre entre folk instrumental, rock et traditions vernaculaires. Ici, la flûte de concert et les piccolos interviennent dans un environnement plus vaste, plus tendu. Leur clarté ne sert pas simplement à adoucir les guitares. Elle introduit une autre hauteur, une ligne d’air au-dessus des masses sonores.
Le thérémine, instrument historiquement associé à la science-fiction et à l’étrange, apporte quant à lui une présence presque désincarnée. Sa voix sans contact physique répond parfaitement au symbole du phare : un signal lointain, émis depuis un point fixe vers des êtres que l’on ne voit pas encore. Dans « Lighthouse », ce son semble moins annoncer des extraterrestres qu’une forme d’inconnu intérieur.
La section rythmique repose sur Eduardo Dolzan à la batterie, enregistrée par Isaac Nehemie, tandis que Zingiber assure lui-même la basse et les percussions. Leur travail donne au morceau sa capacité à changer d’échelle sans perdre sa cohérence. Les passages syncopés n’apparaissent jamais comme des parenthèses techniques. Ils reconfigurent la trajectoire, obligeant l’écoute à abandonner ses attentes avant de retrouver un nouveau point d’appui.
Vanessa Blacksmith enrichit l’ensemble au violoncelle, à l’alto et aux harmonies vocales. Les cordes ajoutent une profondeur qui dépasse le simple lyrisme. Elles peuvent soutenir les moments introspectifs, épaissir les tensions ou prolonger le chant au-delà de ses mots. Leur présence rapproche parfois le morceau de la musique de chambre, mais une musique de chambre exposée aux vents, aux amplis et à la menace permanente d’un solo incandescent.
L’apparition du Dynamic House Choir, dirigé par Oluwatosin Ajewole, constitue l’un des gestes les plus ambitieux du morceau. Seize voix gospel entrent dans cette construction progressive et lui donnent une portée presque spirituelle. Le chœur ne réduit pas « Lighthouse » à un hymne. Il agrandit la notion même d’appel. La voix solitaire devient communauté, le signal individuel se multiplie, et ce qui ressemblait à une quête intérieure acquiert soudain la puissance d’une affirmation collective.
La voix de Gabriel Zingiber reste néanmoins le fil humain de cette vaste structure. Après l’instrumental « Under a Mango Tree » et la sensibilité plus baroque de « Marigold », « Lighthouse » confirme sa capacité à penser le chant comme un élément d’orchestration autant que comme un véhicule narratif. Il ne se place pas systématiquement au-dessus des instruments. Il circule parmi eux, accepte parfois d’être entouré, contesté ou momentanément dépassé par la matière sonore.
Le mastering confié à Miles Showell aux studios Abbey Road donne au projet une résonance symbolique évidente, mais surtout une exigence technique. Une pièce aussi dense peut rapidement s’effondrer sous son propre poids. Les guitares, les claviers, les cordes, les flûtes, le thérémine et le chœur doivent tous conserver leur espace sans fragmenter l’unité. Le travail final privilégie cette sensation de largeur, de profondeur et de dynamique que Zingiber souhaite préserver en vue d’une éventuelle gravure vinyle.
Cette volonté d’éviter l’hypercompression rejoint le propos artistique général. « Lighthouse » demande de l’attention, mais il la récompense par un mouvement continu. L’auditeur n’est pas invité à attendre passivement un moment fort signalé par l’algorithme. Il doit écouter les transitions, percevoir les motifs qui reviennent autrement, comprendre que la tension se construit parfois dans les creux plutôt que dans les explosions.
Le morceau agit alors comme une réponse à la musique jetable, sans pour autant se réfugier dans le passé. Gabriel Zingiber ne proclame pas que tout était meilleur en 1973. Il récupère une liberté de forme — celle de laisser une composition trouver sa propre durée — puis l’applique à des préoccupations contemporaines de texture, de production et de circulation culturelle.
« Lighthouse » porte aussi l’idée de se perdre dans la création sans cesser de chercher un repère. Un phare ne trace pas le trajet à la place du voyageur ; il indique seulement qu’une terre existe quelque part dans la nuit. Le single fonctionne de la même manière. Ses détours, ses changements de mesure et ses contrastes ne promettent pas une route facile. Ils maintiennent cependant un signal, mélodique et émotionnel, qui empêche l’expérience de sombrer dans la pure virtuosité.
La photographie d’archive de J. E. Thwaites choisie pour la pochette renforce encore cette relation entre passé et projection. Une image du début du XXe siècle accompagne une œuvre tournée vers une forme de rock encore possible, ni nostalgique ni soumise aux automatismes contemporains. Le document ancien ne ferme pas le morceau dans l’histoire ; il lui donne une profondeur de champ.
Après « Marigold », où la pop, le baroque et la musique classique se croisaient dans un équilibre pastoral, Gabriel Zingiber élargit considérablement le territoire. « Lighthouse » ne remplace pas cette délicatesse par la seule puissance. Il conserve les espaces, les nuances et l’attention aux timbres, puis les confronte à une masse rock plus impressionnante.
Huit minutes plus tard, le phare n’a toujours pas bougé. Tout le reste, en revanche, semble avoir changé de position. Gabriel Zingiber ne nous conduit pas jusqu’au rivage : il nous apprend à lire le signal au milieu de la tempête.
Pour découvrir plus de nouveautés du moment, n’hésitez pas à suivre notre Playlist EXTRAVANOW ci-dessous :
