« Dust on Tounge » enferme Abraham Manticore dans ce qu’il n’a pas dit
- Publishedaoût 30, 2026
« Une basse hypnotique, des synthés glacés et une guitare laissée suffisamment rugueuse pour fissurer l’électronique : Abraham Manticore construit “Dust on Tounge” comme le résidu d’une conversation qui n’a jamais vraiment eu lieu. »
La faute d’orthographe apparente de « Dust on Tounge » a presque quelque chose d’approprié. Un mot familier semble légèrement déplacé, comme si même le langage avait perdu son alignement.
C’est exactement le territoire qu’explore Abraham Manticore.
Depuis Francfort, l’artiste travaille une darkwave où la danse ne garantit aucune forme de légèreté. La pulsation existe, la basse insiste, mais le morceau reste traversé par une sensation d’effondrement intérieur. « Dust on Tounge » parle de fracture émotionnelle, de connexions qui s’effacent et surtout de ces mots que l’on garde trop longtemps jusqu’à ce qu’ils deviennent presque impossibles à prononcer.
Le silence n’est donc pas ici une absence de matière. Il en est probablement la plus lourde.
La production épouse cette idée sans multiplier inutilement les éléments. Les synthétiseurs froids établissent une architecture assez austère, tandis que la ligne de basse apporte la répétition nécessaire pour retenir le morceau dans une logique physique. Abraham Manticore ne choisit pas entre introspection et mouvement : il place l’une à l’intérieur de l’autre. On peut danser sur « Dust on Tounge », mais difficilement y entendre une véritable euphorie.
La guitare joue un rôle différent. Plus organique, moins parfaitement intégrée aux surfaces électroniques, elle apporte une irrégularité bienvenue à cet environnement contrôlé. L’artiste revendique d’ailleurs son jeu de guitare, visible dans ses contenus, et cette présence humaine compte dans un projet qui fait parallèlement usage de procédés numériques très assumés.
L’IA intervient de manière circonscrite sur ce single : elle a servi à modifier la voix ainsi qu’à travailler la basse. Elle ne remplace donc ni l’écriture du morceau ni l’interprétation instrumentale revendiquée par Abraham Manticore. Cette précision est particulièrement pertinente chez un artiste qui présente plus largement l’intelligence artificielle comme un outil de variation, de texture et de transformation sonore.
Sa démarche va au-delà de la simple darkwave.
Manticore décrit ses morceaux comme des fragments appartenant à un même univers partiellement indéchiffrable, entre électronique contemporaine, minimalisme, ambient, post-punk et dramaturgie cinématographique. Le discours pourrait facilement devenir écrasant ; « Dust on Tounge » est plus convaincant lorsqu’il ramène cette ambition à quelques éléments très concrets : une voix intime, une basse qui tourne sans relâche, des nappes froides et une guitare qui refuse de disparaître derrière elles.
Il reste aussi quelque chose du post-punk dans cette économie. Pas besoin de remplir chaque seconde pour installer l’inquiétude. La répétition fait le travail, et le caractère presque mécanique du morceau rend ses failles humaines plus perceptibles.
« Dust on Tounge » avance ainsi sans véritable explosion réparatrice.
La mémoire continue de travailler, la connexion s’amenuise, la basse revient. Abraham Manticore laisse surtout entendre ce qui se produit lorsqu’une phrase reste trop longtemps coincée derrière les dents.
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