« Some of My Best Friends Are…Electric Sheep » brouille volontairement les circuits de Kai Moa
- Publishedseptembre 16, 2026
« Kai Moa construit “Some of My Best Friends Are…Electric Sheep” comme une petite machine à dérégler les catégories : quatre morceaux où IDM, ambient, techno, dubstep, jazz et matière industrielle se croisent sans jamais demander l’autorisation de rester ensemble. »
Le premier morceau donne immédiatement la méthode.
« ≠ What It Is » est aussi la dernière pièce achevée de l’EP, et probablement celle qui expose le mieux l’ADN de Kai Moa. L’entrée se fait dans un environnement industriel, presque dystopique : rythmes disloqués, glitches, sensation de traverser une ville futuriste dont l’architecture aurait été légèrement mal programmée.
Puis le décor se défait.
La matière électronique laisse apparaître des accords de piano, une texture plus aérienne et quelque chose qui se rapproche du jazz cosmique. Kai Moa, batteur professionnel avant d’être producteur sous ce nom, prend alors lui-même les commandes avec un solo de batterie qui accélère progressivement jusqu’à devenir difficile à contenir.
Et plutôt que résoudre cette montée, le morceau la fait basculer ailleurs.
Le jazz psychédélique se fracasse sur un beat techno plus sombre et plus rugueux. En quelques minutes, « ≠ What It Is » a donc changé plusieurs fois de centre de gravité sans se comporter comme un collage gratuit. C’est exactement le type de transition qui intéresse Kai Moa : moins additionner les genres que chercher le moment précis où l’un peut muter dans l’autre.
Cette obsession est jusque dans son nom.
« Kai Moa » joue sur « chimera », la chimère mythologique composée de plusieurs animaux — et, par extension biologique, sur l’idée d’un organisme formé de plusieurs patrimoines génétiques. L’image convient parfaitement à un producteur qui semble considérer la pureté stylistique comme une occasion manquée.
« (Sea) » arrive ensuite avec un intitulé beaucoup plus ouvert.
Là où la première piste affiche presque son instabilité dans son symbole « ≠ », « (Sea) » réduit l’information au minimum et laisse les parenthèses faire une partie du travail. Dans la séquence, ce changement de langage visuel est déjà significatif : l’EP alterne mots, signes et équations comme s’il fallait plusieurs systèmes pour nommer ce qu’il contient.
« L = ∅ » pousse encore plus loin cette écriture symbolique.
Le titre peut se lire comme une équation où quelque chose est ramené au vide, mais le projet ne fournit pas de clé suffisamment précise pour imposer une interprétation définitive. C’est finalement assez cohérent avec Kai Moa : même le langage devient matériau à manipuler plutôt qu’explication.
« 0% » clôt la sélection avec la formule la plus sèche.
Après les références cachées du titre de l’EP — Kai Moa affirme qu’il en contient quatre et préfère laisser l’auditeur les découvrir — cette dernière piste ramène tout à un chiffre presque nul. Zéro pour cent de quoi ? L’information n’est volontairement pas donnée. Le morceau garde ainsi sa part d’opacité et laisse l’EP se terminer sans traduction officielle.
Cette manière de laisser des trous est importante.
« Some of My Best Friends Are…Electric Sheep » n’a pas été conçu comme une démonstration de virtuosité technique, même si sa production repose sur une vraie précision. Kai Moa vient d’années passées derrière une batterie, entre ensembles jazz, groupes post-rock et formations punk. Il produit également de la house sous le nom Moa Bay depuis 2020. Son rapport au rythme vient donc autant de la performance que de la programmation.
L’improvisation reste d’ailleurs centrale dans sa façon de penser la musique.
Cela explique le solo de batterie du premier morceau, mais aussi son envie annoncée de porter l’EP sur scène plutôt que d’en laisser les textures enfermées dans leur version studio. Une musique aussi électronique pourrait facilement devenir rigide en live ; Kai Moa semble justement vouloir conserver la possibilité de la dérégler.
Arca, Squarepusher, Aphex Twin, Boards of Canada ou Autechre apparaissent logiquement dans le paysage de références. On retrouve chez lui le goût de la fracture, de la texture et du détail microscopique, mais aussi une volonté beaucoup plus physique de faire intervenir la batterie, le jazz et la dynamique de club.
« ≠ What It Is », « (Sea) », « L = ∅ » et « 0% » ressemblent ainsi moins à quatre chapitres bien séparés qu’à quatre états d’un même organisme.
La chimère de Kai Moa ne cherche pas encore sa forme définitive.
C’est précisément pour cela qu’elle reste intéressante.
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