« Un refrain resté accroché quelque part dans la mémoire, une mélodie jamais vraiment partie, puis six manières de reprendre la même histoire : “I Guess You Want It This Way” ressemble moins à un EP de versions qu’à une conversation que C’batch avait simplement laissée en suspens pendant plus de deux décennies. »
Certaines chansons disparaissent parce qu’elles étaient inachevées. D’autres refusent précisément de disparaître pour cette raison.
C’batch traîne « I Guess You Want It This Way » avec lui depuis près de vingt-six ans. À l’origine, il y avait une envie formulée par sa femme Yvette, Jamaïcaine : le voir écrire enfin un morceau de reggae. Une première version est née, suffisamment solide pour laisser une trace, mais pas assez aboutie pour être considérée comme terminée.
Le morceau est donc resté dans les archives.
Le hook, lui, n’a jamais vraiment quitté Stephen Cumberbatch. Pas plus que cette mélodie de couplet qui revenait périodiquement. En 2026, alors qu’il replonge dans son catalogue à travers la série « The Vault », il décide de reprendre le fil, d’écrire enfin les paroles manquantes et de laisser la composition vivre sous plusieurs formes au lieu d’en choisir une seule.
C’est ce qui rend cet EP intéressant.
« I Guess You Want It This Way (Cinematic Reggae) 1 » ouvre la porte en donnant au reggae une ampleur plus illustrative. La structure garde la chaleur rythmique au centre, mais l’habillage cinématographique élargit le cadre. On entend déjà que C’batch ne cherche pas seulement à restaurer une vieille maquette : il veut mesurer tout ce qu’une même composition peut encore supporter vingt-six ans plus tard.
« I Guess You Want It This Way (Cinematic Reggae) 2 » poursuit cette idée avec une durée légèrement plus longue, 3 min 18 contre 3 min 14 pour la première. La différence paraît minime sur le papier, mais elle signale justement le principe de l’EP : déplacer quelques équilibres, reconfigurer l’espace, regarder comment la même mélodie réagit lorsque l’arrangement change d’angle.
Les deux versions suivantes, simplement intitulées « I Guess You Want It This Way 1 » et « I Guess You Want It This Way 2 », retirent en partie l’étiquette.
La première, courte avec ses 2 min 52, fonctionne comme une forme plus concentrée. Après les ouvertures cinématographiques, la chanson paraît davantage recentrée sur son squelette : mélodie, rythme, hook, progression. La seconde revient au-dessus des trois minutes et laisse davantage d’air à la construction. Ce jeu de proportions est discret, mais essentiel : C’batch présente moins six morceaux différents qu’un même matériau soumis à plusieurs décisions de production.
« I Guess You Want It This Way (Reggae 2) » descend à 2 min 46.
C’est la version la plus ramassée de l’ensemble, celle qui semble vouloir ramener la composition vers l’idée originelle : écrire un véritable reggae. Tout ce qui s’est ajouté au fil du temps — expérience, production contemporaine, recul — doit alors tenir dans une forme plus directe.
La dernière déclinaison, « I Guess You Want It This Way (Reggae Dub 1) », constitue presque naturellement la destination du parcours.
Le dub a toujours su faire de l’espace un instrument à part entière : retirer, prolonger, laisser résonner, faire revenir un élément autrement. Appliqué à une chanson qui a elle-même passé plus de vingt ans à attendre son moment, le choix paraît particulièrement juste. La composition peut enfin être démontée sans perdre son identité.
Cette circulation entre versions raconte aussi beaucoup du parcours de C’batch.
Le musicien de White Plains possède une histoire qui remonte à la scène dance new-yorkaise du début des années 1980. Guitariste, compositeur, producteur, programmeur de claviers, synthétiseurs et samplers, il a traversé le R&B, la soul, le funk, la dance, le reggae, le jazz et des formats beaucoup plus cinématographiques. Son catalogue a donc toujours été moins une ligne droite qu’un ensemble de pièces communiquantes.
« I Guess You Want It This Way » assume cette absence de cloison.
L’EP est également dédié à Ernest Ranglin, figure majeure de la guitare jamaïcaine que C’batch avait rencontrée par hasard à Heathrow en 2001. Pour un guitariste ayant longtemps cherché comment aborder le reggae sans simplement en reproduire les signes extérieurs, cette dédicace donne au projet une dimension supplémentaire.
Le morceau a changé de forme, mais pas de point d’ancrage.
C’batch en signe la composition, la mélodie, le concept et la performance d’origine. Des outils d’intelligence artificielle ont ensuite été utilisés pour affiner et polir la production, avant un travail de reprise destiné à préserver la direction initiale.
C’est finalement ce que raconte le mieux cet EP : la différence entre abandonner une chanson et lui laisser du temps.
Vingt-six ans plus tard, C’batch n’a toujours pas choisi une version définitive.
Il en publie six.
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