« Depuis les rives de la Grand River en Ontario, Owen Young signe avec Always Was un EP folk americana traversé par le désenchantement politique, la mémoire et la tendresse. Cinq chansons pour regarder une génération vieillir sans perdre totalement foi dans ce qui mérite encore d’être sauvé. »
https://owenyoung.bandcamp.com/album/always-was
Owen Young appelle lui-même Always Was son album de “Boomer”. L’expression pourrait prêter à sourire si elle ne cachait pas une vraie fatigue morale. Le songwriter canadien, installé à Cayuga dans le sud de l’Ontario, observe sa génération — celle qui a grandi dans l’élan idéaliste des années 60 et du début des années 70 — et la confronte à ce qu’elle est devenue. Guerres, scandales, corruption, individualisme, avidité : beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis son précédent EP, parfois franchement sombre. Plutôt que de transformer ce constat en pamphlet, Young choisit une americana acoustique et folk-rock où l’âge devient moins un sujet qu’un poste d’observation.
Le morceau-titre « Always Was » pose cette perspective dès l’ouverture. Son intitulé suggère quelque chose qui n’a peut-être jamais vraiment changé, malgré les récits que l’on se raconte avec le recul. Young regarde le présent en se demandant si la dégradation qu’il perçoit est réellement nouvelle ou si elle révèle simplement des mécanismes plus anciens. Cette ambiguïté donne au titre une force particulière : le passé idéalisé et le présent désabusé semblent constamment se regarder dans le même miroir.
« Everyday Heroes » déplace ensuite l’attention vers ceux qui continuent d’agir loin des grands récits. Là où Always Was pourrait facilement sombrer dans le constat amer, cette chanson rappelle qu’une époque ne se résume jamais à ses dirigeants, ses scandales ou ses crises. L’héroïsme dont parle Young paraît plus quotidien, plus discret, presque domestique. Le morceau réintroduit ainsi une forme d’espoir sans chercher l’optimisme forcé : si quelque chose tient encore debout, c’est peut-être justement grâce à ceux qu’on remarque le moins.
« When My Angel Flew » resserre brusquement le cadre. Après le politique et le collectif, l’EP s’approche d’une perte plus intime. Le titre évoque l’absence avec une douceur presque dépouillée, et ce passage vers quelque chose de personnel empêche le disque de rester uniquement dans le commentaire générationnel. Chez Young, les grandes fractures du monde et les blessures privées finissent par partager la même temporalité : on vieillit avec les événements, mais aussi avec ceux qui ne sont plus là pour les traverser avec nous.
« Sailing » ouvre un espace plus large encore. Le morceau porte naturellement une idée de départ, de dérive ou de traversée, particulièrement cohérente avec un artiste qui vit près du lac Érié et passe une partie de son temps à arpenter les routes et les terres de Haldimand County. La durée plus généreuse du titre lui donne aussi une place singulière dans l’EP. « Sailing » ressemble à une respiration, mais pas nécessairement à une fuite. Il y a plutôt l’idée de continuer à avancer malgré l’impression que le paysage moral a changé autour de soi.
« For My Little One » ferme enfin Always Was en ramenant le regard vers ce qui vient après. Là où le disque commence par l’évaluation sévère d’une génération, il se termine sur une adresse plus tendre, presque protectrice. Cette dernière chanson donne une autre lecture à tout ce qui précède : la critique du présent ne vaut finalement que parce qu’elle contient encore le désir de transmettre quelque chose de meilleur. Le morceau ne gomme pas les inquiétudes de Young, mais il les replace dans une perspective plus humaine, celle d’une responsabilité envers ceux qui héritent du monde que l’on laisse derrière soi.
Le parcours d’Owen Young rend cette position particulièrement cohérente. Né et élevé dans le sud de l’Ontario, passé par les beaux-arts à UCLA puis par le droit à l’Université de Toronto, il est finalement revenu vivre dans la région de ses racines. Il partage aujourd’hui son quotidien avec sa compagne, un chien et une vieille jument sur une propriété située près de la Grand River et du lac Érié. Cette géographie rurale traverse naturellement son écriture : les routes secondaires, la terre, l’eau, le temps long deviennent presque une contre-histoire à l’accélération permanente du monde extérieur.
Musicalement, Always Was reste fidèle à une écriture folk et americana qui préfère la proximité à l’esbroufe. Voix masculines et féminines, textures acoustiques, folk-rock doux et arrangements apaisés donnent à l’ensemble une tonalité contemplative. Mais cette douceur n’a rien de décoratif. Elle sert surtout de contraste avec des thèmes lourds, comme si Young refusait de répondre au chaos par davantage de bruit.
C’est peut-être ce qui rend l’EP le plus juste. Owen Young ne prétend pas avoir les réponses et ne cherche pas non plus à sauver sa génération par la nostalgie. Il regarde simplement ce qu’elle avait promis, ce qu’elle a perdu en route et ce qu’elle peut encore transmettre. Always Was parle du vieillissement sans cynisme absolu, de politique sans slogan et de mémoire sans musée. Une folk canadienne calme en apparence, mais qui garde les yeux grands ouverts.
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