« “waitin on mine” touche à cette fatigue très adulte que personne n’affiche vraiment : avoir déjà parcouru beaucoup de chemin et se demander malgré tout quand la vie va enfin rendre quelque chose. »
Le succès est une mauvaise horloge.
On peut avancer, travailler, accumuler les expériences, changer de ville, apprendre son métier, devenir meilleur — et se réveiller certains jours avec l’impression absurde d’être toujours dans la file d’attente.
Steve Stout connaît bien cette sensation. Sur « waitin on mine », il ne joue pas au jeune premier qui rêve encore de sa chance. C’est précisément ce qui rend le morceau intéressant. Son point de vue est celui de quelqu’un qui a déjà une histoire derrière lui, des kilomètres de tournée, des studios, des collaborations, et qui sait que l’accomplissement n’immunise jamais totalement contre cette pensée très simple : à mon tour, quand ?
Le morceau a été écrit avec M.C. Taylor de Hiss Golden Messenger, artiste que Stout admirait avant même leur rencontre. Cette proximité change forcément la couleur du titre. On retrouve ce goût pour l’Americana sans folklore, pour les chansons qui laissent le quotidien entrer sans lui demander de devenir héroïque.
Taylor ne reste d’ailleurs pas dans l’ombre du songwriting : il rejoint Stout dans les chœurs et prend également la guitare lead. Le morceau gagne ainsi une vraie sensation de camaraderie, presque de conversation entre deux musiciens qui connaissent trop bien les routes, les attentes et les petits découragements qui survivent à toutes les bonnes nouvelles.
Les couplets portent cette énergie de vie en tournée.
Pas la mythologie glamour du van, des clubs et des villes traversées à toute vitesse. Plutôt la partie moins photogénique : le mouvement permanent, les efforts accumulés, l’impression de travailler sans cesse en regardant parfois les autres recevoir ce qu’on pensait avoir mérité soi-même.
Steve Stout ne dramatise pourtant jamais cette frustration.
C’est là que le morceau trouve son élégance.
L’indie folk et le rock roots lui offrent un cadre suffisamment organique pour que les émotions restent à taille humaine. Les guitares ne prennent pas la pose. La section rythmique avance avec une tranquillité presque résignée, pendant que le piano de Walker Igleheart apporte l’un des plus beaux détails de l’arrangement.
Cette partie de piano en cascade est essentielle.
Elle donne au titre une sensation d’ouverture, comme si quelque chose continuait malgré tout de tomber juste au milieu de cette attente. Igleheart, passé notamment par les univers des Bangles et de Melissa Etheridge, ne surcharge jamais son intervention. Le piano coule derrière la voix et apporte une douceur presque paradoxale au thème.
Stout, lui, chante sans chercher à produire artificiellement de la gravité.
Son timbre possède cette fatigue légèrement râpeuse qui convient parfaitement à une chanson sur le doute. Il ne réclame rien. Il constate. Et cette absence de plainte ostentatoire rend « waitin on mine » beaucoup plus universel.
Car la chanson dépasse vite la seule carrière musicale.
Qui n’a jamais regardé son propre parcours avec cette pensée un peu honteuse : j’ai pourtant fait ce qu’il fallait, alors pourquoi est-ce que ça ne vient toujours pas ?
La promotion.
La stabilité.
La reconnaissance.
L’amour.
L’argent.
Ou simplement cette impression que la vie avance enfin dans le bon sens.
Steve Stout ne fournit évidemment aucune réponse.
Et heureusement.
Son approche de “Thought Rock”, comme il définit lui-même son travail, trouve ici une application assez évidente. Il part d’une pensée ordinaire, presque insignifiante, puis la laisse grandir suffisamment pour que chacun puisse la récupérer.
Ce regard correspond bien à son parcours. Longtemps musicien au service d’autres projets, notamment Lifehouse et Blondfire, Stout s’est progressivement installé comme artiste à part entière, producteur et multi-instrumentiste. Depuis Nashville, il travaille désormais dans son propre Shabby Road Studio, où il produit, mixe et joue une grande partie de sa musique.
« waitin on mine » aurait donc pu devenir une chanson de revanche.
Elle choisit quelque chose de beaucoup plus honnête : admettre que devenir soi-même ne signifie pas forcément cesser de douter.
Même arrivé loin, on regarde parfois encore devant soi en se demandant si quelque chose nous attend.
Steve Stout n’a pas besoin de prétendre que la réponse est oui.
Il continue simplement d’avancer pendant qu’elle tarde à venir.
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