« Sur “Wolf Creek”, Veradas enfonce son psych-rock dans une petite ville mentale où le fuzz colle aux murs, les voix grincent et chaque riff semble annoncer que quelque chose va mal finir. »
Bienvenue là où personne ne devrait rester trop longtemps
Il y a des morceaux qui donnent envie de prendre la route. « Wolf Creek » donne plutôt envie de vérifier si les portières sont bien verrouillées.
Le trio de Portland Veradas ne cherche pas ici la beauté panoramique du rock psychédélique ni sa version cotonneuse, évaporée dans les pédales d’effets. Le morceau préfère la poussière, l’inconfort, les silhouettes croisées trop tard le soir et cette impression qu’un endroit peut devenir inquiétant avant même que quoi que ce soit ne se produise. Dans le press kit du groupe, « Wolf Creek » est décrit comme une abstraction presque romanesque d’une petite ville aux relents de Deliverance. L’image correspond assez bien à ce que la musique provoque : une hostilité qui ne se déclare jamais complètement mais reste présente dans chaque angle du décor.
Veradas s’est construit précisément sur ce goût du frottement. Travis Ferguson au chant et à la guitare, Shane Fisher à la batterie et John Hetherington à la basse et aux voix façonnent leurs morceaux à partir de longues improvisations, ensuite resserrées en structures plus composées. « Wolf Creek » conserve quelque chose de ce processus : la sensation que le morceau pourrait à tout moment bifurquer, se cabrer ou décider de rester un peu plus longtemps dans une zone inconfortable.
Les riffs sont lourds sans chercher systématiquement l’impact frontal. Le fuzz agit davantage comme une couche de saleté que comme un simple effet de puissance. Il brouille les contours, épaissit l’espace, donne à la guitare cette qualité légèrement poisseuse qui sied parfaitement au morceau. La basse, elle, participe à maintenir une tension presque souterraine, tandis que la batterie refuse de simplement servir de moteur linéaire. Chez Veradas, le rythme conserve quelque chose de tribal, parfois presque primitif dans sa manière de construire l’attente.
La voix de Ferguson apparaît plus râpeuse que mélodique, et c’est une bonne chose. « Wolf Creek » aurait perdu une grande partie de son charme avec une interprétation trop propre. Ici, le chant semble lui aussi contaminé par le décor : usé, un peu hostile, parfois volontairement opaque. Cette rugosité permet au groupe de rester à distance d’un psych-rock devenu trop souvent décoratif.
L’une des forces de Veradas tient d’ailleurs à son rapport assez désinvolte aux frontières de genre. Le groupe cite aussi bien le shoegaze, le jazz, le funk, le grunge des années 1990, le krautrock ou le psych australien que The Everly Brothers comme sources de son premier album « Universal Relays ». Ce grand écart pourrait facilement produire une musique confuse. Sur « Wolf Creek », il reste relativement invisible : les influences ne sont pas exhibées, elles servent plutôt à rendre le morceau légèrement impossible à ranger.
Tout n’est pas parfaitement équilibré pour autant. Veradas aime l’épaisseur et la saturation, parfois au point de laisser moins d’espace à certains détails d’arrangement. Le morceau aurait pu gagner par endroits à retirer une couche plutôt qu’à en ajouter une. La tension fonctionne très bien lorsqu’elle repose sur un vide ou un déplacement inattendu ; elle devient plus prévisible lorsque l’ensemble reste constamment dense.
Mais ce défaut participe aussi à l’identité du trio. Veradas ne semble pas particulièrement intéressé par la netteté.
Le groupe vient d’une histoire où l’industrie musicale a déjà laissé quelques cicatrices. Ferguson, passé notamment par Marigold, a connu très tôt les promesses de labels et l’écart parfois brutal entre développement artistique et logique industrielle. Après plusieurs années de recherche et d’autres projets, il en est revenu à une idée beaucoup plus simple : écrire ce qui lui plaisait sans essayer de fabriquer une identité conforme aux attentes extérieures.
On comprend alors mieux pourquoi « Wolf Creek » paraît aussi peu soucieux de séduire proprement.
Le morceau ne vous tend pas vraiment la main. Il vous laisse entrer.
Puis il ferme la porte derrière vous.
À l’intérieur, les guitares grondent, la batterie s’agite et le paysage devient progressivement trop étroit.
Veradas n’a probablement aucune intention de montrer la sortie.
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