« Sur “Ghost Talk Show”, Mark Cee enregistre depuis chez lui comme on tient un carnet à voix basse : neuf morceaux folk et acoustiques où reviennent les souvenirs, les départs, les fantômes du quotidien et même quelques mauvaises décisions prises dans une station-service. »
Mark Cee ne cherche pas à faire oublier la pièce dans laquelle ses chansons ont été enregistrées.
Au contraire, une partie de l’intérêt de « Ghost Talk Show » vient précisément de cette proximité. Pas de production spectaculaire, pas d’arsenal destiné à agrandir artificiellement les émotions : une guitare, des rythmes simples, une voix et une écriture nourrie par près de trente ans de pratique de la chanson et de la poésie. Depuis 1995, l’Américain installé à Babylon, dans l’État de New York, écrit avec cette attention particulière portée aux choses que l’on comprend souvent après coup.
« I Am Dreaming Of » ouvre l’album en moins de deux minutes. Une durée presque miniature qui convient à cette manière de saisir une pensée avant qu’elle ne disparaisse. Le morceau pose immédiatement une esthétique : plutôt que d’installer un grand décor, Mark Cee laisse l’imaginaire faire une partie du travail. Le rêve devient moins une fuite qu’un endroit où ce qui manque peut encore exister.
« Drifting Back Again » développe cette logique autrement. Le mouvement est circulaire : revenir, dériver de nouveau vers un souvenir, une personne ou un état que l’on croyait avoir quitté. Cette idée du retour traverse naturellement l’univers de Mark Cee, très attaché à la mémoire et à la façon dont le passé reprend parfois une place dans le présent sans y avoir été invité.
« Thought I Saw You Yesterday » est probablement l’un des titres qui résument le mieux ce rapport aux absents. Pas « je t’ai vu », mais « j’ai cru te voir ». Une silhouette, un geste, un visage aperçu trop vite suffisent à réactiver toute une histoire. La chanson se situe dans cet instant où le cerveau reconnaît quelqu’un avant que la réalité ne le corrige.
Puis « Skeletons on Your Lawn » déplace brutalement l’image.
Les fameux squelettes que l’on cache habituellement dans un placard sont ici dehors, sur la pelouse. L’intimité devient visible. Les secrets, les erreurs ou les blessures ne sont plus quelque chose que l’on peut simplement enfermer à l’intérieur. Chez Mark Cee, l’alt-folk fonctionne particulièrement bien lorsqu’il transforme une expression familière en scène presque banale, mais légèrement inquiétante.
Au centre de l’album, « And Now the Rain Is Gone Instrumental » offre une respiration entièrement dépourvue de mots. Le choix est intéressant parce que Mark Cee fait habituellement de l’écriture son principal moteur. Retirer la voix revient alors à laisser l’atmosphère parler seule, avant que « And Now the Rain Is Gone » ne reprenne le même espace avec son texte.
Les deux versions, placées côte à côte, permettent d’entendre la différence entre une émotion suggérée et une émotion formulée.
« And Now the Rain Is Gone » peut évoquer l’après-coup : ce moment où quelque chose de lourd s’est enfin éloigné, mais où l’on reste encore au milieu de ce qu’il a laissé derrière lui. Mark Cee ne semble pas rechercher le soulagement spectaculaire. Son folk travaille davantage dans les résidus émotionnels.
« Wish You Were Coming Home » ramène ensuite l’absence au niveau domestique. Le mot « home » est essentiel : il ne s’agit plus seulement de manquer quelqu’un, mais de l’imaginer franchissant une porte familière. Le désir devient concret, presque quotidien, ce qui le rend d’autant plus difficile à contourner.
« Sweet Jenny » introduit pour sa part un prénom et donc une présence plus précise. Là encore, Mark Cee préfère laisser l’auditeur compléter les contours plutôt que fournir une biographie complète à son personnage. Le format court accentue cette impression de souvenir aperçu par fragments.
Et puis arrive « Don’t Buy The Gas Station Gummies ».
Après toute cette mélancolie, le titre produit presque un éclat de rire.
Cette rupture est bienvenue. Elle rappelle que le songwriter n’est pas uniquement préoccupé par les fantômes, les ruptures et la nostalgie. Il possède aussi ce goût très folk pour l’anecdote étrange, la petite catastrophe racontée après coup et la phrase suffisamment spécifique pour devenir immédiatement une chanson. Dans un album souvent introspectif, l’humour empêche la gravité de devenir uniforme.
C’est peut-être ce qui caractérise le mieux « Ghost Talk Show ».
Mark Cee ne construit pas un disque autour d’une unique grande tragédie. Il rassemble plutôt les formes multiples que prend la mémoire : rêver quelqu’un, croire le reconnaître dans la rue, souhaiter son retour, constater que la pluie est passée, rire d’une décision absurde.
Le prochain album annoncé, « It’s Me, Mark Cee », poursuivra cette démarche sans IA ni surproduction. « Ghost Talk Show » avait déjà fixé la méthode : laisser suffisamment peu de choses entre l’auteur et l’auditeur pour que les chansons conservent leurs traces de doigts.
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