« Avec “Músicas para Brincar, Ventar e Voar!”, Ana Pê fait de la chanson pour enfants un terrain de jeu où l’on parle aussi de consentement, de deuil, de confiance en soi et de liberté émotionnelle. »
Grandir sans rétrécir le monde
La musique pour enfants devient vite suspecte quand elle veut trop bien faire. Trop pédagogique, trop sucrée, trop sûre de ce qu’elle doit apprendre aux plus jeunes. Ana Pê prend un autre chemin. Sur « Músicas para Brincar, Ventar e Voar! », l’artiste brésilienne préfère ouvrir des portes plutôt que distribuer des réponses.
Actrice, metteuse en scène, performeuse, artiste visuelle, chercheuse et éducatrice, Ana Pê travaille depuis plus de vingt-cinq ans au contact de l’enfance et de l’adolescence. Son expérience de professeure de théâtre irrigue directement ce premier album original pour enfants. Les neuf chansons viennent de situations observées, de conversations, de questions souvent simples en apparence mais qui touchent à des sujets essentiels : la diversité, l’environnement, l’autonomie corporelle, le consentement, l’expression des émotions, l’estime de soi, le deuil, l’imagination et le droit fondamental de jouer.
Musicalement, l’album ne traite jamais les enfants comme un public auquel il faudrait simplifier la musique. Marcha, xote, rock, blues, MPB, baião ou ska se croisent avec naturel. La production de Luiz Brasil, les arrangements partagés avec Daniela Spielmann et la présence de musiciens comme Charles Gavin, Beatriz Rabello, Thelmo Fernandes, Bruno Ganem ou João Rafael donnent au projet une vraie densité instrumentale.
« Bloco das Crianças »
Le disque s’ouvre sur une fête collective.
« Bloco das Crianças », avec Beatriz Rabello, Bruno Ganem et Luiz Brasil, place immédiatement la notion d’appartenance au centre. Le « bloco » évoque bien sûr l’énergie carnavalesque brésilienne, mais il devient ici surtout une communauté où chacun peut trouver une place.
La chanson parle de diversité sans transformer la différence en leçon abstraite. Le mouvement collectif fait le travail. Il suggère que l’on peut être ensemble sans se ressembler, que le groupe n’exige pas l’effacement des singularités.
C’est une ouverture particulièrement cohérente : avant de parler du corps, des émotions ou du monde, Ana Pê commence par rappeler que l’enfant existe aussi parmi les autres.
« Mãe Natureza »
Avec « Mãe Natureza », interprété aux côtés de Beatriz Rabello, l’album déplace le regard vers l’environnement.
La nature n’y apparaît pas comme une série de catastrophes dont il faudrait culpabiliser les enfants. Ana Pê travaille davantage sur le lien affectif. Protéger devient plus évident lorsque l’on commence par aimer, observer, écouter.
Le choix d’une écriture chaleureuse permet au morceau d’éviter le discours écologique anxiogène. Le message reste clair, mais passe par le sensible. La nature est présente comme une relation et non comme une obligation morale.
Cette nuance est importante dans un disque qui cherche constamment à éveiller la conscience sans fabriquer de peur supplémentaire.
« Meu Corpo, Meu Templo Sagrado »
Le troisième morceau est probablement l’un des plus importants du projet.
« Meu Corpo, Meu Templo Sagrado », avec Luiz Brasil, aborde l’autonomie corporelle, le consentement et la capacité d’un enfant à poser ses propres limites. Le corps devient un espace personnel qui mérite respect, écoute et protection.
Ana Pê s’appuie ici sur ses années auprès d’enfants et d’adolescents. La chanson rappelle qu’un jeune peut dire non, reconnaître un inconfort et demander de l’aide à un adulte de confiance. Le sujet est grave, notamment parce qu’il touche aussi à la prévention des violences faites aux enfants, mais la musique refuse la peur.
C’est précisément ce qui rend le morceau réussi. Il ne présente pas le monde comme un endroit menaçant dont il faudrait se méfier constamment. Il donne plutôt à l’enfant des mots et une légitimité.
Son corps lui appartient.
Cette idée simple, répétée dans un cadre musical positif, peut avoir beaucoup plus de portée qu’un discours frontal.
« Quem Disse Que Menino Não Chora? »
« Qui a dit que les garçons ne pleurent pas ? »
Avec Thelmo Fernandez, Ana Pê s’attaque à une injonction vieille de plusieurs générations.
Le morceau questionne cette manière d’apprendre très tôt aux garçons à considérer la tristesse, la peur ou la vulnérabilité comme des signes de faiblesse. Plutôt que de théoriser la masculinité, la chanson fait quelque chose de plus direct : elle rend aux émotions leur normalité.
Pleurer n’est pas un échec. Ce n’est même pas nécessairement un événement exceptionnel. C’est une réponse humaine.
Le titre possède une vraie efficacité parce qu’il part d’une phrase que beaucoup d’enfants ont déjà entendue. Ana Pê la retourne et crée un espace où un garçon peut ressentir sans avoir à immédiatement reconstruire une façade de courage.
« Espelho, Espelho Meu! »
Le miroir arrive ensuite.
« Espelho, Espelho Meu! », partagé avec Beatriz Rabello et Thelmo Fernandez, s’intéresse à l’estime de soi. Le titre convoque évidemment l’imaginaire des contes, mais Ana Pê déplace la question traditionnelle du « qui est la plus belle ? ».
Le miroir devient moins un juge qu’un interlocuteur.
La chanson invite à regarder ce qui constitue une personne au-delà de la comparaison. Chez les enfants, l’image de soi se construit déjà au contact des normes, des remarques, des représentations et du regard des autres. Le morceau intervient à cet endroit précis, sans prétendre qu’il suffirait de s’aimer très fort pour effacer toutes les insécurités.
Il propose plutôt une première conversation avec soi-même.
« Desenho Cego »
Avec Bruno Ganem, « Desenho Cego » prend une direction plus ludique.
Le dessin à l’aveugle devient une manière de parler d’empathie, de perception et de la difficulté à connaître réellement l’expérience de quelqu’un d’autre. Ce que nous voyons n’est jamais totalement ce que l’autre voit.
La métaphore fonctionne bien parce qu’elle reste accessible aux enfants tout en contenant une idée beaucoup plus large : comprendre suppose parfois d’accepter que notre propre regard ne suffise pas.
Musicalement, le morceau conserve une légèreté qui évite d’alourdir ce principe. Le jeu devient une manière d’apprendre à déplacer son point de vue.
« Caminho do Mar »
Le disque atteint ensuite l’un de ses sujets les plus délicats : le deuil.
« Caminho do Mar », avec João Tavares Lopes, parle de perte et d’espoir sans chercher à cacher la mort derrière des métaphores trop rassurantes.
Le chemin vers la mer donne au morceau une image de mouvement. La tristesse peut être traversée, accompagnée, parfois transformée, mais elle n’est pas niée.
Parler du deuil aux enfants demande une grande précision. Trop d’explications peuvent rendre le sujet encore plus lourd ; trop de douceur peut donner l’impression que la disparition ne fait finalement pas si mal. Ana Pê cherche une voie intermédiaire.
La chanson laisse la tristesse exister tout en conservant l’idée qu’un lien peut survivre autrement.
« Passarinho Branco »
« Passarinho Branco », avec Luiz Brasil, remet de l’air dans le disque.
L’oiseau blanc devient une image de liberté, d’élan et d’émancipation. Après les sujets plus lourds du corps, de la norme et de la perte, cette chanson semble ouvrir la fenêtre.
La liberté dont parle Ana Pê n’est pas celle d’un monde sans règles. Elle ressemble davantage à la possibilité de découvrir qui l’on est sans être immédiatement enfermé dans des attentes extérieures.
Le morceau possède une qualité légère, presque aérienne, qui colle naturellement à son sujet. Il rappelle que l’enfance ne doit pas devenir uniquement un espace de préparation à l’âge adulte.
Elle mérite aussi d’être vécue pour elle-même.
« Gira da Alegria »
L’album se referme en mouvement.
« Gira da Alegria » revient au jeu, à la joie, à la rotation presque étourdissante des corps. Ce choix de conclusion est essentiel parce qu’il replace tout ce qui précède dans une perspective plus large.
Ana Pê a parlé de consentement, de masculinité, d’écologie, de deuil et d’estime de soi. Mais elle n’oublie jamais que les enfants ont aussi besoin de rire sans raison, de danser, d’inventer des mondes absurdes et de perdre momentanément la notion du temps.
La joie n’annule aucun des sujets sérieux du disque. Elle fait partie du même équilibre émotionnel.
Grandir, après tout, ne devrait pas signifier apprendre uniquement ce qui peut faire mal.
L’éducation sans tableau noir
« Músicas para Brincar, Ventar e Voar! » réussit surtout là où beaucoup de projets éducatifs échouent : il ne donne pas l’impression de considérer l’enfant comme un adulte incomplet.
Ana Pê part au contraire de l’idée que les émotions, les limites, les questions et les intuitions des plus jeunes méritent déjà d’être prises au sérieux.
L’album conserve quelques réflexes très explicites dans ses messages, et certaines chansons assument clairement leur dimension pédagogique. Mais la variété musicale, les arrangements riches et la présence de musiciens aguerris empêchent l’ensemble de devenir un simple support de classe mis en musique.
Ce sont d’abord des chansons.
Des chansons qui peuvent ensuite ouvrir une discussion entre un enfant et un parent, entre une classe et un enseignant, ou simplement rester associées à un moment de jeu.
Ana Pê ne demande jamais aux enfants de devenir plus sages.
Elle leur donne surtout quelques outils pour devenir davantage eux-mêmes.
Et peut-être qu’avant d’apprendre à entrer dans le monde, il faut déjà leur laisser assez d’espace pour courir, respirer, tourner sur eux-mêmes — et voler un peu.
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