« Wingfish fait de “Dyads” un disque de transmission autant qu’un album rock : des chansons anciennes, des prises live, un père, un fils, et tout ce que le temps change sans parvenir à effacer. »
Le passé n’a pas demandé la permission pour revenir
Il y a des albums qui photographient un moment. « Dyads », lui, ressemble plutôt à une boîte qu’on rouvre après des années, avec des morceaux qui ont changé de poids entre-temps.
Wingfish existe depuis 2002, mais son histoire remonte plus loin encore, jusqu’aux années 1990, lorsque Jesper Larsen et Thomas Sandfeld commencent à jouer ensemble. Aujourd’hui, la formation s’écrit autrement : Jesper aux voix, guitare et basse, Johan Gyrup — son fils — à la guitare, à la basse et aux chœurs, et Thomas à la batterie.
Ce détail change beaucoup de choses.
Parce que « Dyads » ne se contente pas de compiler du matériel ancien et récent. Il fait circuler les chansons entre plusieurs époques et plusieurs générations. Certains titres interprétés aujourd’hui avec Johan ont été écrits avant sa naissance. D’autres renouent avec la complicité musicale très ancienne entre Jesper et Thomas. Le disque devient ainsi une sorte de conversation à plusieurs temps.
Et surtout, Wingfish refuse la propreté excessive. L’objectif annoncé était clair : préserver l’énergie du jeu live plutôt que courir après une perfection de studio qui aurait probablement gommé ce qui fait l’intérêt du projet.
« Gentle Ally »
Sept minutes pour ouvrir le disque, et déjà aucune volonté de faire court.
« Gentle Ally » installe une temporalité lente, presque volontairement résistante aux formats contemporains. Wingfish préfère laisser la tension s’installer plutôt que forcer un hook immédiat.
Le titre lui-même possède une belle ambiguïté. Un « allié doux » peut être une personne, un souvenir, une présence intérieure ou quelque chose qui reste à côté de soi quand le reste bouge.
Musicalement, la longueur permet aux guitares de respirer. On sent que Wingfish vient d’un rapport physique au jeu collectif. Les motifs peuvent se répéter, se tendre, se relâcher. L’intérêt n’est pas dans la virtuosité démonstrative mais dans la sensation de laisser la chanson prendre sa propre place.
« Gentle Ally » fonctionne bien comme ouverture parce qu’il donne immédiatement la règle : ici, on ne brusque pas le temps.
« Sacred Place »
Avec plus de huit minutes, « Sacred Place » pousse encore plus loin cette logique.
Le morceau semble parler d’un lieu qui dépasse sa simple géographie. Un endroit qui peut être réel, mental, lié à une personne ou à une époque. Chez Wingfish, l’idée du refuge n’est jamais totalement confortable. Il y a toujours quelque chose d’un peu rugueux derrière.
La construction ample permet au morceau d’aller chercher davantage de contrastes. Les guitares prennent de la place, mais sans saturer tout l’espace. Le groupe laisse suffisamment de respiration pour que les changements de dynamique restent perceptibles.
C’est aussi l’un des titres où l’on comprend le mieux cette volonté de privilégier l’organique. Tout n’est pas parfaitement lisse, mais la musique reste vivante.
« Blown – 2025 Version »
« Blown » existait déjà sur l’album « Scout » en 2019. Le reprendre en 2025 n’a donc rien d’anodin.
Une nouvelle version pose toujours une question : qu’est-ce qu’on garde, et qu’est-ce qu’on accepte de laisser changer ?
Ici, le morceau agit comme un pont. Wingfish ne cherche pas à effacer l’ancienne version mais à la regarder depuis un autre endroit. Le contexte a changé, la formation aussi, et forcément l’énergie ne peut plus être exactement la même.
Cette relecture fonctionne surtout parce qu’elle assume cette distance. « Blown – 2025 Version » n’est pas un simple remaster cosmétique. Il devient une manière de mesurer le temps écoulé.
« I Know Everything – Live 24 »
À partir d’ici, le disque entre franchement dans sa partie live.
« I Know Everything – Live 24 » apporte immédiatement quelque chose de plus brut. Le titre semble presque ironique : personne ne sait vraiment tout, et le live est justement le lieu où le contrôle absolu devient impossible.
Les petites irrégularités ne sont pas cachées. Elles deviennent une partie de l’écoute. La voix, la batterie, les guitares se répondent dans un espace réel, avec ce que cela implique de friction.
Ce choix peut dérouter ceux qui attendent une production très polie. Mais « Dyads » n’essaie pas d’être ce disque-là.
« 100 Ways To Go – Live 24 »
Le titre suggère déjà le choix, la fuite, les multiples chemins possibles.
« 100 Ways To Go » avance avec une énergie plus directe. La version live accentue ce sentiment de mouvement, comme si la chanson refusait de rester trop longtemps au même endroit.
Wingfish paraît ici plus incisif. Le morceau repose moins sur l’atmosphère que sur l’élan. C’est un bon contrepoint aux ouvertures plus étirées.
Et derrière l’idée des « cent façons de partir », on peut aussi entendre quelque chose de plus large : toutes les trajectoires que peut prendre une vie, un groupe, une relation ou une chanson lorsqu’on accepte qu’elle ne reste pas figée dans sa première forme.
« If You Say So – Live 24 »
« If You Say So » porte une forme de doute presque sèche.
La phrase anglaise peut vouloir dire « si tu le dis », avec tout ce qu’elle contient de distance, d’ironie ou de résignation. Cette ambiguïté convient bien au groupe.
Le morceau garde une tension contenue. Là encore, la captation live donne du relief à une chanson qui aurait pu paraître plus sage en studio.
Wingfish fonctionne particulièrement bien lorsqu’il laisse les échanges entre instruments produire eux-mêmes le malaise. Pas besoin de surcharger.
« Someone Else – Live 24 »
« Someone Else » parle déjà, par son titre, de déplacement identitaire.
Quelqu’un d’autre. Devenir quelqu’un d’autre. Regarder quelqu’un devenir autre. Ou simplement réaliser que la personne que l’on croyait connaître n’existe plus tout à fait.
Le live accentue cette idée de présence instable. Les morceaux de Wingfish ne semblent jamais totalement figés, et cette qualité prend ici un sens presque thématique.
La chanson est plus concise que les grandes pièces du début, mais elle garde une vraie densité.
« Bad Seeds – Live 24 »
À 3 minutes 17, « Bad Seeds » est le morceau le plus ramassé du disque.
Il arrive comme une secousse plus courte, presque plus nerveuse. Le titre évoque ce qui pousse malgré tout, ce qui porte déjà en lui quelque chose de mauvais ou de difficile à contrôler.
Le morceau profite de cette brièveté. Là où Wingfish aime souvent étirer, ici l’efficacité vient du resserrement.
C’est une bonne respiration dans la deuxième moitié du disque.
« How Long – Live 22 »
« How Long » pose la question la plus simple du disque, et probablement l’une des plus lourdes.
Combien de temps ?
Combien de temps attendre, tenir, continuer, espérer, rejouer les mêmes choses ?
Placée dans un album qui couvre vingt-trois ans de matière, cette question prend forcément une autre dimension. Elle dépasse la chanson elle-même.
La version live de 2022 garde une fragilité particulière. On sent le poids du temps, pas seulement comme concept mais comme matériau réel du projet.
« Gentle Ally – Live 22 »
Le disque se referme là où il avait commencé.
Mais « Gentle Ally » n’est plus le même.
La version live de 2022 agit comme un miroir. Après avoir traversé les autres morceaux, l’auditeur revient à ce titre avec une autre perception. La chanson studio ouvrait une porte ; cette version live la laisse ouverte.
C’est probablement l’un des choix les plus cohérents de « Dyads ». Le même morceau, deux contextes, deux énergies, deux moments.
Le titre de l’album prend alors tout son sens.
Deux, puis trois, puis tout le reste
« Dyads » parle de paires, de liens, de duos.
Jesper et Thomas. Jesper et Johan. Le passé et le présent. Le studio et le live. Les chansons telles qu’elles étaient et telles qu’elles sont devenues.
Wingfish ne cherche pas à masquer cette construction derrière un grand concept théorique. Le disque reste très concret, parfois même rugueux. Certaines captations live peuvent sembler moins équilibrées, certaines durées réclament de la patience, et tout le monde n’adhérera pas à ce refus de la finition parfaite.
Mais cette imperfection fait partie du propos.
« Dyads » ne veut pas faire croire que le temps conserve tout intact. Il montre au contraire ce que vingt-trois ans peuvent déplacer dans une chanson, une relation musicale, une famille.
Le plus intéressant n’est donc pas seulement ce qui change.
C’est ce qui reste suffisamment vivant pour être rejoué.
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