Les cendres de sa mère sur le siège passager, Brian Mullins traverse une dernière fois la Géorgie de ses souvenirs. Ce trajet donne à « Chapters of My Heart » son centre de gravité et à sa country une raison de remuer le passé.
À quoi ressemble une dernière visite quand personne ne vous attend plus ? Brian Mullins est retourné en Géorgie pour les funérailles de sa mère. Avant de ramener ses cendres en Virginie-Occidentale, il a repris la voiture et traversé les lieux d’une vie antérieure. Des routes, des maisons, une boîte de nuit à Athens. Des endroits où il avait été amoureux, marié, parfois imprudent. On pourrait faire tenir tout le disque dans cet habitacle, entre un homme qui conduit et une passagère silencieuse.
Élevé à Meadow Bridge, en Virginie-Occidentale, puis à Winder, en Géorgie, Mullins appartient à la tradition américaine d’une country qui fait confiance aux lieux-dits et aux objets ordinaires. Une cassette, une clôture blanche ou des jouets éparpillés peuvent porter davantage de récit qu’une déclaration de trois couplets. Sur « Chapters of My Heart », le procédé prend tout son relief lorsque l’auteur accepte de se donner le mauvais rôle. Il sait raconter le bonheur, mais il devient particulièrement intéressant quand il reconnaît ce qu’il a gâché.
1. « Chapters of My Heart »
Le morceau-titre tient du road movie à un seul conducteur. Après l’enterrement de sa mère, Mullins repasse par les lieux qui ont gardé la trace de ses histoires d’amour et de ses mariages. La Géorgie apparaît par fragments, à travers les endroits où il a habité, fait la fête ou cru s’installer pour de bon. Cette précision géographique donne au deuil une forme singulière. En ramenant sa mère en Virginie-Occidentale, il quitte aussi une version de lui-même qui n’avait jamais envisagé ce trajet sans elle.
2. « Sometimes It’s Hard to Do the Right Thing »
Le divorce a ses récits concurrents. Mullins en distingue trois, celui du mari, celui de la femme et celui des enfants. C’est ce déplacement du point de vue qui donne du nerf à l’écriture. On pourrait suivre la version de l’adulte qui parle le plus fort et passer à côté de ceux qui devront, eux aussi, vivre avec la décision. Nourrie par l’expérience de ses propres divorces, la chanson place la difficulté morale à hauteur de famille, là où avoir ses raisons ne règle qu’une petite partie du problème.
3. « What Does Forever Mean »
Prononcer un vœu prend quelques secondes. Le morceau s’intéresse aux années que la formule engage, surtout à celles qu’on imagine mal le jour où on la prononce. Mullins a suffisamment d’échecs conjugaux derrière lui pour que la question lui revienne en pleine figure. C’est ce qui la sauve de la leçon de morale. Le mot forever prend un poids différent lorsqu’on le reprend après avoir soi-même manqué à la promesse. On se demande alors ce qu’on croyait promettre et ce qu’on était réellement prêt à faire durer.
4. « We Were Golden »
La clôture blanche était déjà dans le paysage. Le couple s’imaginait partir vers l’Ouest, acheter une maison et avoir des enfants. Mullins regarde ce futur qui n’a jamais eu lieu avec une tendresse qui fait tout le prix du morceau. Le passé du titre est crucial. Ces deux personnes ont cru à leur bonheur et, pendant un temps, elles ont eu raison d’y croire. La rupture aurait pu avaler toute l’histoire. L’écriture rend à ce projet de vie sa part de vérité, jusque dans le détail un peu kitsch de la clôture.
5. « The Night I Let You Go »
Voici le moment où Mullins cesse de se ménager. Il a quitté une relation qui lui faisait du bien, persuadé que quelque chose de plus excitant l’attendait ailleurs. L’aveu a de la tenue parce qu’il accepte la banalité de l’erreur. Combien de mauvaises décisions prennent d’abord l’allure d’une preuve de courage ? La nuit du titre concentre le geste. Le regret, lui, a tout le temps de s’installer. Le morceau tire sa force de ce retard entre ce qu’on fait et ce qu’on finit par comprendre.
6. « Take Me Back to The 80s »
On pourrait s’arrêter à l’inventaire, les BMX, l’Atari, les cassettes et les patinoires à roulettes. Le meilleur détail est ailleurs. Pour envoyer un mot d’amour, Mullins appelait la radio locale, demandait une dédicace et attendait que le DJ la passe. Ensuite, le téléphone pouvait sonner. Toute une intrigue sentimentale tenait dans ce délai, avec un inconnu aux commandes et la ville entière susceptible d’écouter. Voilà le souvenir qui donne sa saveur au morceau. La nostalgie retrouve une façon de flirter, avec ses détours, son trac et son suspense.
7. « Take It Nice and Slow »
Changement de décor. Des bars et des clubs de Géorgie, et une jeune femme qui suit le musicien de salle en salle. Mullins revient sur cette complicité avec le plaisir de retrouver une version plus légère de lui-même. Après les maisons rêvées et les serments qui pèsent, cette chanson laisse à l’attirance le temps de rester une aventure. Le titre suggère une allure autant qu’une attitude. La séduction peut prendre son temps, et le souvenir garder sa malice sans qu’on lui invente une grande destinée.
8. « Little Things »
Kristi, l’épouse de Mullins, arrive dans le disque par les gestes qui passent généralement sous le radar. Une conversation, un encouragement, le rire qu’on partage quand la journée avait assez mal commencé. L’écriture change ici de focale. Pour raconter un mariage, elle choisit ce qui arrive entre les anniversaires et les grandes occasions. On aime ce sens de la proportion. À l’échelle d’une journée, le geste paraît minuscule. Répété pendant des années, il finit par dessiner très précisément la personne auprès de qui on a envie de vieillir.
9. « I’ll Hold You In My Heart »
La mort soudaine du compagnon d’une amie de sa ville natale ramène Mullins à ses propres pertes. La chanson s’adresse à ceux qui apprennent à vivre avec cette absence très concrète, celle d’une voix qu’on ne peut plus appeler, d’un corps qu’on ne peut plus serrer. Elle fait écho au morceau-titre par un autre chemin. Là où « Chapters of My Heart » revient sur des lieux, « I’ll Hold You In My Heart » s’attache à ce qu’une personne a transmis. Le souvenir devient une manière de reconnaître ce qu’on continue de lui devoir.
10. « If You’re Gonna Love Me, Love Me With Your Whole Heart »
Une relation a pris l’habitude de survivre à ses propres disputes. Reste à savoir si les deux personnes veulent encore y vivre. Mullins s’intéresse à ce moment où rester par habitude et rester par choix commencent à produire des gestes très différents. Le titre a la longueur d’une phrase qu’on a gardée trop longtemps pour soi et qu’il faut enfin dire jusqu’au bout. Après les soins discrets de « Little Things », cette exigence prend tout son sens. L’amour se mesure aussi à la disponibilité qu’on retrouve quand les conversations cessent d’être faciles.
11. « If Your Gonna Break My Heart, Do It Gently »
Après un divorce douloureux, Mullins rencontre quelqu’un et découvre que son instinct de protection fonctionne encore, même quand il aimerait bien le faire taire. Le titre contient une demande impossible à garantir. On peut prendre soin de quelqu’un et lui faire du mal malgré tout. C’est cette part d’irrationnel qui rend la chanson attachante. Le personnage se sait vulnérable, voudrait négocier les conditions de sa chute et s’approche quand même. On reconnaît là un courage assez peu spectaculaire, celui qui consiste à risquer de redevenir ridicule.
12. « Don’t Blink It Away »
Les enfants veulent grandir. Les parents aimeraient parfois pouvoir sauter directement à l’heure du coucher. Mullins a connu les deux impatiences et revient sur le désordre familial par ses détails les moins photogéniques, les jouets par terre, les chamailleries, les parties de lutte sur le tapis. Cette dernière étape donne au disque une sortie à sa mesure. Après les routes reprises trop tard et les maisons qui n’ont jamais été achetées, on se retrouve au milieu d’un salon en pagaille. Quelqu’un va bientôt demander qu’on range. Mullins aimerait qu’on attende encore un peu.
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